Les yeux de Tarnita-la-Cruce
Written by: Estelle Cantala
Photo : Estelle Cantala
A presque trois mille mètres, Tarnita-la-Cruce, le col à la croix.
Le berger est installé là en plein vent, en plein froid, impassible, il veille de loin sur son troupeau en compagnie de sa dizaine de chiens velus. Un chapeau de feutre noir lui allonge la tête en pyramide, cinq ou six couches de vêtements le protègent du dehors. Ici, il garde deux cent brebis et cinquante chèvres au pâturage. L'alpage est plus en contrebas, en direction de Bistrita.
Si nous redescendons une fois par là, il nous donnera de la viande de mouton grillée et du balmos.
Les yeux du berger sont bleus clairs, très clairs, ils sont si transparents que l'on pourrait peut-être y voir dedans. Le berger s'appuie du bras gauche sur un long bâton sculpté tout en allumant de temps à autre une cigarette. Ses yeux scintillent, on les voit de très loin et sans doute, s'il baisse la tête, on les voit encore. Le berger se lève.
Ses chiens aboient, ils ont vu passer un randonneur sur le sentier.
Le berger les regarde un peu, debout, immobile. Puis il leur crie plusieurs mots étranges, plusieurs morceaux de son qui sortent l'un après l'autre du fond de sa gorge, on dirait qu'il les assaille de bruits plus doux que des cris, que lorsqu'il crie fort sur les chiens, comme il le fait, il les caresse de sa voix devenue rustre, animale. Alors les chiens le regardent, ils se couchent dans l'herbe. Lui ne s'occupe déjà plus d'eux.
Demain, le berger nous apportera un bon morceau de urda de brebis. A neuf heures le matin, il viendra, après la traite et la fabrication du fromage.
Ce soir le berger reste encore un moment avec nous. Il se pose dans l'herbe, à peine à l'écart, il boit quelques gorgées d'un thé fumant. Il regarde au loin comme s'il y avait quelque chose à voir qu'il ne cherchait pas. Ses yeux sont si transparents qu'ils pourraient certainement observer l'infini.








